Ce que la vie en société change vraiment pour l’homme

N°18, novembre 2018

Article rédigé par Eric Delassus, professeur agrégé au Lycée Marguerite de Navarre de Bourges, docteur en philosophie et chercheur à la chaire Wellness and Work de la Kedge Business School. En septembre 2018, il a publié « What Can a Body » aux éditions l’Harmattan, ouvrage codirigé avec Sylvie Lopez-Jacob. Ses travaux interrogent l’éthique, qu’elle soit médicale, liée au leadership ou aux nouvelles technologies, et revisitent l’actualité de la pensée de Spinoza.

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L’homme est-il ordinaire ?

L’idée que l’homme serait seulement « comme les autres » ne tient pas longtemps face à la réalité de notre expérience. L’humain ne se réduit pas à un objet neutre, interchangeable ou figé. En suivant Spinoza, on comprend que la nature de chaque être ne repose pas sur une essence éternelle ou intangible : les généralités ne sont que des abstractions, rien de plus que des constructions de l’esprit. Ce qui compte, c’est la réalité concrète, le tissu des relations dans lequel chaque individu s’inscrit, la dynamique qui façonne son existence.

Autrement dit, la singularité de chacun naît de la complexité de sa composition, du réseau d’interactions et de la diversité des liens qui l’entourent. Chez l’humain, cette complexité atteint un tel degré qu’elle ouvre la porte à des aptitudes inédites, absentes chez d’autres formes de vie. L’homme pense, il transforme ses perceptions en idées, il a conscience de ses propres désirs. Sa vie ne se limite donc pas à la mécanique biologique. Pour Spinoza, la spécificité humaine ne se réduit ni à la circulation du sang, ni aux fonctions partagées avec les animaux : c’est la raison, voilà ce qui constitue la véritable force de l’âme et donne toute sa densité à l’existence humaine.

Qu’en est-il de la « raison » ? Est-il guidé par le désir, selon Spinoza ?

La raison ne doit pas être confondue avec un simple calculateur d’efficacité, capable de déterminer les moyens mais aveugle à la valeur des fins. L’histoire regorge d’exemples où la rationalité technique, détournée de tout sens, a servi des objectifs monstrueux. La Shoah témoigne de la capacité humaine à mettre la puissance de la raison au service de l’inhumain : une chaîne industrielle de mort, où la rationalité devient instrument de destruction. Les sciences humaines, psychologie, sociologie, histoire, peuvent analyser, tenter d’expliquer ces dérives, mais comprendre n’équivaut jamais à justifier.

La raison véritable, celle qui anime l’esprit et donne sens à la vie, s’interroge sur la finalité des choses : elle distingue ce qui renforce la puissance d’agir, ce qui aide chacun à se réaliser. Ce pouvoir ne s’exerce pas contre autrui, il s’exprime dans la capacité à produire des effets bénéfiques, à faire grandir l’autre autant que soi. Chez l’homme, ce pouvoir prend la forme du désir, moteur de l’action, de la création, de l’engagement. Spinoza l’exprime sans détour : « Rien n’est plus utile à un homme qu’un autre homme guidé par la raison. » Celui qui cherche à dominer ou asservir les autres ne fait que masquer sa propre faiblesse, se berçant de l’illusion qu’il gagnera en puissance en écrasant celle des autres.

La raison, ici, ne s’oppose pas au désir, elle le nourrit. Elle s’enracine dans les émotions et les affects : nos idées ne sont pas des images figées, elles sont porteuses d’une énergie, capables de susciter la joie ou la tristesse, d’élargir ou de restreindre notre capacité d’être. L’idée de justice, par exemple, donne naissance à l’espoir d’une harmonie possible entre les hommes, tandis que la vengeance n’enfante que la destruction et le repli.

En somme, la raison, c’est cette force qui relie l’esprit à la totalité de la nature, qui oriente le désir vers ce qui l’élève et le rend fécond. C’est elle qui donne sens à la trajectoire humaine, qui fait de chacun un être en mouvement, animé par ses propres élans, et qui confère à la personne humaine une dignité singulière. L’humain se distingue par ce besoin de ses semblables, cette nécessité de relations pour se perfectionner. C’est là que l’éthique spinoziste prend sa dimension la plus profonde : elle propose une conception de la personne fondée sur le lien, non sur une substance isolée ou figée.

Quelles sont les 5 dimensions de l’homme ?

L’humain se façonne à travers les relations qu’il tisse avec les autres. Il se construit dans et par la connexion, trouvant un sens à sa propre existence dans la richesse des liens interpersonnels. Plusieurs dimensions se détachent, inscrivant chacun dans une dynamique où intersubjectivité, singularité et altérité s’entremêlent.

Intersubjectivité

Pour penser l’intersubjectivité, il faut quitter un instant Spinoza et s’aventurer du côté de la phénoménologie, avec Husserl en figure de proue. La conscience, selon lui, est toujours tournée vers quelque chose : elle est intention, ouverture au monde, jamais repliée sur elle-même. Impossible de penser sans objet, d’être conscient sans relation. Dès la naissance, chacun s’inscrit dans un monde qui n’est pas simplement matériel, mais également tissé de présences, de consciences multiples qui s’entrecroisent. Cette expérience partagée forme ce que Husserl appelle l’intersubjectivité.

L’autre habite la conscience de chacun. On ne devient sujet qu’à travers le regard d’autrui, qui me reconnaît comme tel. Ainsi, chaque individu se forge dans l’échange, intégrant la présence de l’autre, devenant tour à tour alter ego et personne pour l’autre.

En définitive, la conscience n’existe jamais seule : elle se développe, se nuance et s’approfondit au contact de l’autre. L’exemple célèbre des enfants sauvages, décrit notamment par Lucien Malson, illustre ce point : privés d’univers social, ces enfants n’accèdent pas à la conscience de soi, ils demeurent en-deçà du seuil qui fait de chacun une personne. Mais dès qu’ils côtoient la société, qu’ils s’imprègnent des échanges humains, ils s’éveillent peu à peu à eux-mêmes et deviennent sujets pour eux-mêmes et pour autrui.

Cette présence de l’autre irrigue les dimensions de l’altérité et de la reconnaissance. On ne peut pas enfermer la personne humaine dans une définition, comme on le ferait pour un objet ; il s’agit plutôt de comprendre ce qui fait d’un être un humain : la singularité et le lien.

Singularité

Pour donner du sens à la relation, il faut reconnaître la différence, respecter ce qui fait la singularité de chacun. L’existence humaine repose sur ce paradoxe : nous sommes reliés et pourtant irréductiblement différents. Reconnaître la personne, c’est à la fois affirmer ce qu’elle partage avec tous et souligner ce qui la rend unique, son originalité. C’est la synthèse de l’universel et du particulier qui confère à chacun son identité.

Chacun devient ainsi une incarnation particulière de l’humain. L’autre, tout proche par sa condition, demeure cependant insaisissable dans sa singularité : il est mon semblable, mais aussi cet « autre » que je ne pourrai jamais totalement comprendre. Cette part d’étrangeté, loin d’être un obstacle, constitue la richesse même de la relation humaine.

Différence

Si l’autre partage ma condition, il n’est jamais mon double. Sa singularité fait qu’une part de lui m’échappera toujours. Même dans les échanges les plus sincères, une zone d’incertitude subsiste : je ne sais jamais exactement ce qu’il pense ou ressent. La relation à autrui repose alors sur un équilibre subtil entre confiance et incertitude. Il faut parier sur l’autre, miser sur la possibilité du lien, pour que la vie sociale se tienne debout.

Cette dimension s’éclaire si l’on suit Emmanuel Levinas, pour qui l’autre n’est pas seulement mon alter ego, mais celui qui me précède. La formule « après vous » n’est pas qu’une politesse, elle traduit la reconnaissance de la primauté de l’autre dans la sphère éthique. Le visage d’autrui, pour Levinas, impose une exigence : il est porteur d’une signification qui échappe à tout contexte, il réclame le respect, il interdit la violence. Difficile de penser une existence humaine sans ce regard, sans cette confiance minimale qui rend possible la solidarité et donne chair à la vie collective.

Cette perspective transforme la manière de concevoir la gestion des relations humaines, notamment en entreprise. Plutôt que de cultiver la compétition, qui dresse les individus les uns contre les autres et génère méfiance ou isolement, il s’agit de privilégier l’émulation : permettre à chacun de s’élever en contribuant à la progression des autres. Dans ce modèle, la coopération supplante la rivalité, la confiance devient moteur, et la vulnérabilité partagée n’est plus un défaut à cacher, mais une condition pour déployer toutes les ressources humaines.

Gérer les individus comme de simples unités autonomes revient à limiter leur potentiel. Une approche plus humaine reconnaît qu’il s’agit d’accompagner des personnes, en tenant compte de leur fragilité autant que de leur capacité d’initiative. Le défi consiste à trouver l’équilibre : ne pas exagérer la vulnérabilité, mais ne pas la nier non plus, et soutenir l’autonomie sans la couper du collectif.

Autonomie et vulnérabilité

L’idéal d’autonomie, au cœur de la morale sociale, valorise la capacité de chacun à se donner ses propres lois, à agir en être responsable. Cette notion a permis de s’affranchir des tutelles pesantes de la tradition ou de la superstition, d’émanciper les consciences face aux interdits imposés. Mais l’autonomie ne doit pas être comprise comme une licence individuelle où chacun n’écouterait que sa propre voix. Elle implique de se mettre à l’écoute de ce qui, en soi, relève de l’universel : la raison, encore elle, qui permet de dépasser le simple point de vue subjectif.

Chez Kant, par exemple, l’autonomie ne fait sens que si elle s’appuie sur une dimension universelle. Pourtant, il serait illusoire de croire qu’on peut tout maîtriser seul. La réalité humaine est traversée par la dépendance et la vulnérabilité. De la naissance à la mort, personne n’échappe à l’interdépendance. Les théoriciens de l’éthique du care ont mis en avant cette dimension souvent occultée : reconnaître la vulnérabilité de chacun, c’est ouvrir la voie à une conception plus juste et plus réaliste de la personne humaine.

Un exemple simple : dans une entreprise, un salarié de bureau ne se sent pas concerné par la vulnérabilité de l’agent d’entretien. Mais si ce dernier cessait soudain d’assurer la propreté des locaux, la dépendance deviendrait évidente. Prendre conscience de cette réalité, c’est admettre que chacun est à la fois objet et sujet de sollicitude. S’occuper des autres, se soucier de leur bien-être, ce n’est pas une option : c’est ce qui tisse la trame de la vie en société et fait émerger le sens dans la relation humaine.

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Pour continuer :

  • Spinoza, Traité politique, chapitre V, §5, PUF, 2005, p. 137.
  • Spinoza, Éthique, deuxième partie, Scolies des propositions XLIII et XLIX, op. cit., p. 173 et 189.
  • Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement, création des textes, traduction et présentation B. Rousset, Vrin, Paris, 2002, p. 43.
  • Husserl, Méditations cartésiennes, Méditation 2.
  • Lucien Malson, Les Enfants sauvages : mythe et réalité, 10/18, 2003.
  • Lévinas Emmanuel, Éthique et infini, Livre de poche, Fayard, Paris, 1982, p. 84.
  • Ibid. p. 80-81.
  • Tronto Joan, Un monde vulnérable, p. 181.

Remerciements à Eric Delassus, professeur agrégé de philosophie et docteur, co-auteur du livre « What Can a Body » publié en septembre 2018 chez l’Harmattan, pour sa précieuse contribution dans notre rubrique Philosophie & Management, à destination des lecteurs de www.managersante.com.

Biographie de l’auteur : Professeur agrégé et docteur en philosophie (PhD), Eric Delassus enseigne la philosophie dans les classes terminales générales et technologiques, ainsi que la culture de la communication en BTS. De 1990 à 2012, il a également animé des cours d’initiation à la psychologie dans un département de technicien supérieur en économie sociale et familiale au Lycée Jacques Coeur de Bourges. Il intervient dans la formation en éthique médicale à l’IFSI de Bourges et de Vierzon, ainsi qu’à l’hôpital Jacques Coeur. Sa thèse, publiée aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre « De l’éthique de Spinoza à l’éthique médicale », a nourri ses recherches menées au Laboratoire d’éthique médicale de la Faculté de médecine de Tours. Membre du groupe de soutien à la décision éthique du CHR de Bourges, il contribue à des séminaires sur les enjeux éthiques liés à la gestion et au travail, et propose des interventions sur les concepts clés de la philosophie contemporaine : corps, personne, altérité, travail, dignité humaine. Avec Sylvie Lopez-Jacob, il a dirigé « What Can a Body », paru en septembre 2018 chez l’Harmattan.

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Sous la direction d’Eric Delassus et Sylvie Lopez-Jacob

Résumé : Quand la société vacille, le corps, ses normes et ses usages deviennent le terrain où s’élabore l’identité et où rôde le spectre de l’aliénation. Entre apparence, transformation et observation, le corps se prête à bien des récits, du héros jusqu’à l’homme fragilisé par le pouvoir. Mais habité par la conscience, il se mue en source vive, lieu d’où puiser la joie. En mars 2017, l’École Nationale Supérieure d’Art de Bourges a organisé un symposium autour de « What Can a Body ». Philosophes, sociologues, artistes et maîtres d’arts martiaux y ont exploré les multiples états du corps. Leurs regards croisés offrent une plongée sans fard dans la complexité de notre condition.

Au bout du compte, vivre ensemble ne se résume jamais à une simple addition d’individus. Ce sont les liens, la reconnaissance et la capacité à accueillir la vulnérabilité qui dessinent le véritable visage de l’humanité, celui qui, loin de l’ordinaire, refuse de s’enfermer dans la répétition et s’invente chaque jour dans la relation à l’autre.